jeudi 20 mai 2010

UN

Aujourd'hui j'ai peut être vu quelqu'un mourir. Je suis parti avant d'en être sur. Faut dire qu'elle l'avait un peu cherchée...
Disons que je comprends.
Déjà, y avait trop de monde au guichet à attendre son tour. Tout ça pour s'entendre dire qu'il fallait attendre son tour.
Dans la salle d'attente donc, les gens attendent comme on leur à demander.
Je fais les quatre cents pas dans la salle moquettée. Le décor est sympa. Année soixante dix, rond et brun. A travers la porte vitrée on a vue sur LIDL: les gens attendent l'ouverture du magasin, comme nous on attend l'arrivée des travailleurs sociaux.
Le gars en charge de la sécurité, le videur, l'agent d'accueil, je sais pas comment l'appeler, traine, jette un coup d'œil par ci, par là. C'est un métier. La guichetière, elle aussi pratique un métier, celui de nous donner un ticket et de nous dire d'attendre. Je ne leur en tiens pas rigueur, au contraire, je me dis qu'en d'autres circonstances j'aurais pu faire un boulot dans ce genre. Mais avec les demis que je me suis envoyer pour aller demander mon RMI, je regarde tout ça avec recul et orgueil. Ce décor rétro-futuriste c'est mon univers et ce ne l'est pas. Qu'on ne me réduise pas à ce gentil guichet des plaintes sociales.
Je peux pas rester debout à tourner comme une bête en cage, alors je m'assoie, comme mes camarades d'infortunes. On se regarde à peine. On consulte les offres d'emplois, histoire de.
Comme dans les ANPE il y a une atmosphère franchement sexuelle qui plane. Une jolie RMIste un peu artiste, une femme entre deux âges qu'on devine célibataire. Et les mâles qui tentent de rester mâle dans ce lieu d'humiliation. Il y a aussi les mères de familles avec leurs enfants en poussette et un couple en grande difficulté.
Un moment une femme s'assoit à coté de moi. Je pourrais lui parler, engager la conversation. Mais je suis en manque d'affection. Je suis déjà en train de la prendre méchamment chez elle, dans sa cuisine, sur son canapé ou sous la douche. Alors je reste muet et je remue sur ma chaise.
Devant il y a un type qui a l'air bien plus énervé que moi. Ca me rassure. Il tripote ses dossiers et jette autour de lui des regards paniqués. Mais c'est pas son métier.
Quand on est gêné le mieux c'est de regarder son ticket et de souffler de temps en temps pour signifier son impatience.
Et puis ils arrivent. Le bataillon des travailleurs sociaux. Ils reviennent du déjeuner. Un plat du jour au bistrot du coin. Avec un quart de rouge. Une clope et un café, s’il vous plait. Ils traversent la salle, reconnaissent les habitués, jettent un œil sur les nouveaux venus. C'est leur métier. C'est bon j'arrête. Trois jeunes mâles visiblement repus traversent la salle. Tapes dans le dos, rires pas trop appuyés quand même. Derrière, deux femmes, une jeune et l'autre moins. Plus discrètes. Elles finissent leurs discussions d'après repas. Si vous avez bien suivis, c'est pas trop compliqué, l'une dans d'entre elle va peut être bientôt MOURIR.
Vingt minutes d'attente. Numéro 21, s'il vous plait. Un Johnny Halliday qui doit carburer au whisky se lève. Mon gars nerveux ne s'arrange pas. Ca se précise.
22, 23, on saute le 24. 25. C'est à son tour, une jeune fille vient le saluer avec une douceur toute professionnelle, je me dis que ça va peut être le calmer. Raté, il a l'air de très mal le prendre.
26, 27, 28. C'est moi. Bonjour Madame. Première porte. Bureau de Frizette je sais plus quoi. Je lui explique mon cas. Comme je sais pas trop comment il convient de se comporter au cours d'une première demande de RMI je lui jette des regards insistants, un peu sexuels. Je sais. Ca marche, elle est sympa.
Donc, il faut remplir cette ligne, joindre le duplicata de la fin des assedics et d'un autre truc. Vous voulez pas que ça m'intéresse non plus. L'entretien dure pas longtemps. J'aurais pu rester là une heure ou deux encore, pour le plaisir.
Par ennui je regagne la salle d'attente au lieu de partir directement. La femme qui m'avait outrageusement provoqué est toujours là. Je me pose et feuillette avec tout le sérieux dont je me sens capable les documents qui me permettront de toucher le fabuleux pactole de 372 euros par mois. Je lève les yeux. Si elle me regarde je la viole sur place. Elle me regarde, je baisse les yeux.
C'est à ce moment là que mon gars énervé choisi de gueuler. Cri de l'assistante sociale. Gros barouf, bruits de trucs qui tombent. Encore des cris.
De là où je suis je vois le couloir. Une collègue passe la porte, elle appelle le gars de la sécurité à grands cris entrecoupés d’Oh-mon-Dieus.
De là ça va trop vite. Ca continue de gueuler. Des Kes-Kis-Passes, des regards échangés enfin pour se sentir moins seul. Une voix grave demande qu'on appelle la police; ce doit être le chef. Le type énervé est ceinturé par le type de la sécurité. Il se débat, tombe par terre en insultant la terre entière.
C'est le moment que je choisis pour partir. Direction premier comptoir. Un premier demi. Puis d'autres. C'est beau la fortune. Faut fêter ça.
Par la vitre du bar on voit la bagnole des flics débarquait enfin. Attention c'est du sérieux. Avec la sirène et tout le tintouin.
Il est temps de rentrer chez soi.