vendredi 2 avril 2010

Tous les coursiers s’appellent Mathieu.

Ma première course.
Je vais raconter en vrac. Après tout c’est pas mon métier. J’étais à mon bureau, ou à la table bancale qui en tient lieu plutôt, entre la machine à café et le rideau métallique de l’entrée du dépôt, à siroter mon serré sucré. Déjà épuisé d’être là. Déjà anesthésié. Pas encore remis psychologiquement de mon expulsion du cercle infernal de l’assistanat. Quand le professeur MacGuffin m’a remis mon premier pli à livrer, en accompagnant son geste d’un enjôleur « c’est assez pressé » en insistant lourdement sur le assez, j’ai failli lâcher mon gobelet en voyant la tronche qu’il me faisait. Va falloir que je m’habitue aux diverses petites particularités physiques de mes collègues. Pour faire bonne figure, j’ai regardé le pli avec un air que j’admets bien volontiers stupide. Une simple enveloppe craft tamponnée du double MM de Mutatis Mutandis. Le professeur est allé se faire un café. On aurait dit qu’il était au ralenti. Puis il s’est assis en face de moi. Il a attendu de longues secondes avant d’ajouter quoique ce soit. Comme s’il cherchait sa réplique.
-Alors Mathieu, tu te plais ici ? A-t-il fini par lâcher. Visiblement très content de sa phrase.
-C’est Jean moi.
-Tu verras tu t’y feras… On est tous passé par là. C’est une très bonne boite, tu sais, Mutatis… Plus qu’une boite même… Ca fait cliché, je sais, mais c’est vrai qu’on est en famille ici… Ok une famille un peu spéciale… Mais une famille quand même.
Et blablabla…
Et il a continué comme ca une grosse minute. J’écoutais plus. J’essayais de lui faire comprendre qu’il me gavait en fixant bêtement l’enveloppe. Mais il a bien pris le temps de finir son speech. Il est partit en me tapant dans le dos : Allez fonce Mathieu ! On compte sur toi !
Gros con !
L’adresse était notée à part sur un post-it. Direction la Capitale. Plein Cœur.
J’ai pris le métro. Marché un peu. Jusqu’au bâtiment de verre et d’acier.
Dans le hall une jolie fille passe sa journée à attendre que des gens passent la voir. Elle vous salue, c’est dingue comment elle fait ça bien, son métier c’est de doser la juste intensité du regard, la tension adéquate des muscles de la face, la vibration forcement harmonieuse des cordes vocales.
Au moment de me présenter, j’hésite. Je suis sur le point de dire Mathieu. Je souris pour cacher mon hésitation et m’exécute : Société Mutatis Mutandis, j’ai un plis à remettre à Monsieur XXX.
Là dessus je la vois blêmir. Comme ça. D’un coup. Comme si je lui avait dit : je vais te violer. Sur ton guichet. Là. Tout de suite. En faisant une gueule de dingue en gros plan !
Elle me tend malgré tout un badge qui me permettra d’accéder aux étages.
Le Monsieur XXX en question est un gros bonhomme jovial qui parle fort. Ses yeux pétillent quand je lui remets l’enveloppe. Il a sur le front un énorme bouton dégueulasse.
Voilà c’est tout.